Dans mon précédent article sur la danse je vous ai présenté mon parcours depuis mes débuts jusqu’à aujourd’hui et promis un autre article consacré à mes aventures sur la scène de Munich, du temps où je dansais avec le Bayerisches Staatsballett, l’Opéra Estatal de Bavière (2005-2012). Il y en a tellement que j’ai dû faire un tri pour garder celles qui vous feront le plus rire (ou grincer des dents!). Il y en a des drôles, des cyniques, des plutôt tristes, des belles… Danser dans une grande compagnie (on était 80 danseurs) ça engendre tellement de petites histoires!

Je les ai donc intitulées « Le jour où… » et les voici, dans un ordre chronologique.

Le jour où…

1. J’ai été le plus perdue sur scène.

Limb’s Theorem, W. Forsythe, 2005

Une des toutes premières pièces dansées avec le Bayerisches Staatsballett après mon entrée comme stagiaire en Septembre 2005. On m’a littéralement jetée sur scène et je me rappelle encore de la répétition en studio, de devoir courir dans tous les sens et de me placer à côté d’Alen Bottaini, un danseur principal de la compagnie. J’étais très impressionnée, et arrivée sur scène sans avoir jamais répété avec les lumières et les effets, je me suis dit « mais pourquoi il ont éteint la lumière là?? ». J’ai littéralement couru à l’aveugle dans l’obscurité, à la recherche d’Alen sans vraiment le voir, et quand je l’ai enfin aperçu c’était déjà le moment de sortir de scène en courant. J’ai dû faire un petit détour je ne sais même pas pourquoi, et j’ai détalé comme un lièvre pour m’effondrer dans le couloir, exténuée et dépitée.

Plus tard je rigolerai de cet épisode traumatisant, surtout que personne n’a semblé s’en rendre compte… Voici une vidéo trouvée sur YouTube qui montre presque le moment en question:

 

 

 

Après de nombreux autres ballets de Forsythe dans les pattes je sais désormais que les techniciens n’ont pas oublié d’allumer la lumière. Forsythe c’est sombre!

2. J’ai remplacé le plus vite une blessée:

Le Lac des Cygnes, M. Petita, R. Barra, vers 2008

Après quelques années dans la compagnie j’ai eu la chance d’être deuxième caste pour les petits cygnes. Vous savez, le fameux quatuor de cygnes qui se tiennent par la main et exécutent une danse très difficile sans se lâcher.

Petits cygnes
Je suis la 2ème en partant de la droite. © Charles Tandy

Comme c’est un exercice vraiment compliqué et que nous n’avions pas beaucoup de temps pour répéter, la caste ne changeait que très rarement, mais il arrivait qu’une fille se blesse et c’était quand les autres distributions intervenaient. J’avais dû remplacer un des cygnes à plusieurs reprises, toujours un peu au dernier moment, et ma maîtresse de ballet avait toujours un air désolé au moment de m’annoncer que j’allais devoir danser le soir même, ou le lendemain.

Je dois dire qu’à l’époque cette danse me paraissait presque insurmontable, et Cherie la maîtresse de ballet en question nous disait toujours qu’il fallait qu’on tue l’homme au marteau (« kill the hammer guy!!! ») au moment des sauts de chats, un des pires passages de la danse. L’homme au marteau est une expression dans les sports d’endurance de haut niveau comme le cyclisme, pour désigner un moment d’extrême fatigue qui entraîne comme une défaillance et l’impression qu’on ne va pas pouvoir continuer.

Voici une vidéo de cette danse mythique!

 

 

 

Bref après quelques spectacles je voyais bien que mon directeur n’était pas satisfait de mes performances et s’obsédait avec mes pieds « pas tendus » à la fin de la danse. Mais le destin semblait vouloir que je le fasse quand même, car je finissais souvent par devoir remplacer au pied levé, malgré les insatisfactions du chef.

Pourquoi ai-je dansé ce rôle bien plus que je ne l’aurais cru? Et bien parce qu’à Munich il existe un système de « récompense ou « remerciement » pour les danseurs qui doivent en remplacer un autre: on leur « offre » un deuxième spectacle, pour qu’ils puissent refaire le même rôle, mais un peu plus détendus…

Ça ne marchait pas à tous les coups, car un remplacement de petit cygne ça veut dire que le lendemain tu as les mollets durs comme de la pierre et manque de bol, ton cadeau c’est que tu peux le refaire le lendemain soir, avec un filage le matin histoire de te donner la confiance qui te manquait la veille. Donc tu le redanse, mais plutôt pire que la veille je dirais!

Un jour maman a décidé de venir me voir danser à Munich, les probabilités pour que je danse étaient hautes puisque je n’avais pas encore eu mon spectacle « cadeau » alors que j’avais encore dû remplacer une fille. Sauf que la feuille de distribution est sortie, et que le directeur avait remis celle qui avait mal au pied, mais allait déjà mieux, et serait sûrement opérationnelle pour danser la semaine suivante.

Un peu vexée je suis allée demander au directeur pourquoi il ne me donnait pas le spectacle qui m’était dû, car en plus maman venait de France et s’était acheté une entrée pour venir me voir! Il m’a répondu qu’il me le donnerait à un autre moment, car selon lui je n’étais pas prête pour le danser. « It’s not good enough Lucie ». Bon, pas grave, maman allait me voir danser les cygnes du corps de ballet, et comme je suis petite j’étais une des premières de la ligne, elle me verrait bien. Je me suis résignée.

Pendant la danse des petits cygnes, j’étais en pose sur le côté, à l’avant, concentrée pour ne pas avoir de crampe de la plante des pieds. J’ai entendu un drôle de bruit, mais je ne me suis pas alarmée plus que ça. J’étais quand même curieuse de savoir quel avait été ce bruit sourd!

Ben c’était la cheville de mon amie qui avait craqué. Pas celle qui avait mal au pied, une autre! Grosse entorse, elle ne pouvait plus marcher. Cherie m’a regardé avec son air désolé de d’habitude et m’a demandée si je pouvais la remplacer pour les deux actes suivants. Bien sûr j’ai accepté!!! Il faudrait que je fasse tout de l’autre côté car ce n’était pas la même place que celle que j’avais déjà dansé. Cherie et moi nous sommes retrouvée dans l’ascenseur vers les vestiaires pendant l’entracte. Après un blanc elle me dit « C’est le Destin, Lucie! ». En retardant un peu le début du troisième acte, j’ai réussi à apprendre ma nouvelle place. Et le directeur m’a remercié d’avoir « sauvé » le spectacle 🙂 Quant à maman elle a rien compris quand elle m’a vu apparaître en petit cygne! Mais au moins elle m’aura vu danser le plus bel acte (le 4ème, mon préféré), et le Destin lui aura épargné mes pieds pas tendus 😉

Je précise qu’après cet épisode mon directeur ne m’a plus jamais dit que je ne tendais pas mes pieds. Sûrement parce que j’ai enfin eu l’occasion d’y aller un peu plus confiante! J’ai même dansé un double spectacle quelques semaines plus tard, et je dois dire que c’était mieux qu’avant. Ok je ne pouvais plus marcher après et je suis rentrée en taxi chez moi, mais ça on s’en fiche, pas vrai?

3. J’ai eu une sueur froide sur scène

La Bayadère, M. Petipa, P. Bart, vers 2008.

Là j’ai deux épisodes à vous raconter. La Bayadère est un ballet sublime, un de mes préférés.

La partie des ombres, très connue pour son entrée spectaculaire sur une rampe en pente, est une des parties les plus difficiles du corps de ballet classique féminin. On rentre en faisant une longue série d’arabesques, avant d’aller se placer en rangées et de faire un développé à la seconde, très lentement. S’ensuit une longue danse, entrecoupée de variations et de pas de deux, avant de terminer avec une coda.

Voici une vidéo de cette fameuse entrée:

 

 

Un jour je suis rentrée pour faire ces arabesques, et tout d’un coup je me suis demandée si je n’avais pas oublié d’enlever la guêtre de ma jambe droite. J’avais particulièrement chaud à la jambe, et j’ai commencé à douter. J’ai bien essayé d’apercevoir ma jambe, mais impossible avec les exigences de la chorégraphie, la rampe qui donne le vertige, le tutu qui cachait tout et ma jambe qui était soit derrière moi, soit directement sous le tutu. Donc j’ai passé toute l’entrée, 5 longues minutes, à transpirer en croyant que j’avais oublié d’enlever ma guêtre! L’horreur! C’est en faisant le développé à la seconde, la patte en l’air, que j’ai vu qu’elle n’y était pas. Là j’ai pas crié de soulagement, mais presque!

Deuxième épisode. Je ne sais plus si c’était le même jour où un autre jour… Notre chef d’orchestre, un gros monsieur russe qui ne s’intéressait pas tellement à la danse et n’avait pas mis les pieds aux répétitions, a commencé à diriger la coda (la fin) des ombres. À ce moment là on en a plein les jambes, et la coda de Patrice Bart est difficile: toutes les ombres doivent faire des pirouettes en 5ème avec un relevé en attitude plusieurs fois, ce que font les solistes dans d’autres versions. Moi j’étais plutôt au fond, donc j’avais une vue assez générale du groupe devant moi. Quand l’orchestre s’est emballé, je n’y ai d’abord pas cru… le tempo était IM-POS-SIBLE à suivre. J’ai vu des filles sauter des pas, se casser à moitié la figure, pour essayer de suivre la musique. On est sorties dépitées! Et le chef d’orchestre s’est fait gronder, très très fort. La fois suivante, je me suis préparée pour le sprint. Sauf que là il a joué tellement lentement que j’ai pu entendre le fou rire de ma voisine entre les notes. C’était pathétique! Le chef d’orchestre s’est fait virer sans préavis.

4. J’ai été le plus surprise sur scène:

Multiplicidad, Formas de Silencio y Vacío, Nacho Duato, vers 2010

 Dans cette magnifique pièce du chorégraphe espagnol, je dansais le rôle de « Pianito », la fille qui est le piano de son partenaire pendant son petit pas de deux. Voici une vidéo de moi dans ce rôle:

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une autre partie du ballet, le « Brandenburgo », je devais faire un saut de mouton: une fille arrivait de derrière le garçon en courant, se glissait sous ses jambes et se plaçait en boule devant lui, tout ça très vite et fluide, pendant que je courait vers le garçon. Au moment où la fille se mettait en boule je devais m’appuyer sur son dos et sauter au dessus d’elle pour arriver dans les bras du garçon, les jambes accrochées autour de lui.

Autant vous dire que j’ai mis du temps à réussir ce petit numéro, et que le directeur a dû me faire répéter ce saut bien trop de fois à son goût. L’autre fille qui devait faire pareil n’avait aucun problème et voltigeait jusque dans les bras de son partenaire comme si de rien n’était.

Moi je me suis entraînée avec ma table du salon, mon canapé, tout ce qui avait à peu près la hauteur du dos de la fille à la maison, sous les yeux effarés de mes voisins d’en face qui m’ont surprise en pleine action un soir alors qu’il fumaient sur leur balcon.

Le jour du spectacle, l’estomac serré, je cours vers la fille. Tout se passe bien, mais je sens une chute… c’était celle de ma voisine, qui après avoir voltigé avec virtuosité dans les bras de son partenaire, l’a fait tombé en arrière en bloc. Il se sont retrouvés l’un sur l’autre par terre, pendant que j’ai continué à danser avec le mien 😉

5. J’ai mangé du cheesecake fait maison sur scène:

Casse-Noisette, J. Neumeier, vers 2010

Dans la version de Casse-Noisette de John Neumeier il y a une « Tea Party » dans le premier acte, avec une grande table remplie de gâteaux et de boissons au fond de la scène. Moi je dansais une des amies de Marie (aussi Clara dans d’autres versions), et j’étais une des invitées à la fête. Nous allions nous asseoir autour de la table avec les autres amies filles et garçons, pour manger du gâteau et boire du thé (jus de pomme pétillant ou Apfelschorle en vrai). Il y avait des vrais gâteaux, achetés chez Rischart, une des pâtisseries les plus connues de Munich. Après plusieurs spectacles à déguster le même gâteau on a commencé à en avoir marre, à en vouloir à celui qui achetait les gâteaux (il aurait pu changer quoi!) et à blaguer en disant qu’on allait finir par en apporter un autre.

En discutant sur les gâteaux, Alba, une Espagnole qui était fan de mon cheesecake, me raconta qu’elle en avait fait un et qu’il était délicieux et justement, moi aussi j’en avais à la maison! On s’est mise d’accord et le lendemain on a apporté une part de nos cheesecakes respectifs dans un tupperware, qu’on a placé sous la table.

Ni vu ni connu, car avec la longue nappe on ne voyait rien du tout! Au moment de la dégustation, on a sorti nos boîtes et on s’est échangé nos gâteaux. On les a mangés discrètement en gloussant, sous le regard jaloux des garçons qui ne trouvaient vraiment pas ça juste! Alba avait fait du bon boulot, son cheesecake était délicieux 😉

Lors d’un autre spectacle, et alors que j’interprétais L’Oiseau Chinois au deuxième acte, mon partenaire qui interprétait le rôle de Drosselmeier pour la première fois, a oublié la chorégraphie à la fin du pas de deux. Dans la partie finale ou nous enchaînons les sauts grand écart, le relevé en cinquième et la pirouette, il s’est trompé d’ordre et m’a soulevée au mauvais moment. Au lieu d’écarter les jambes car je ne m’attendais pas à ce qu’il me soulève, je suis restée pieds joints. La fois suivante j’allais sauter en écartant les jambes et il n’est pas venu me soulever… Il a fini par me soulever à chaque fois et je ne sais même plus ce que j’ai fait avec mes pieds!!! Le pauvre était désolé et s’est excusé mille fois. Voici une vidéo de moi dans cette danse:

 

 

 

 

 

 

 

6. J’ai eu le plus honte sur scène

La Belle au Bois Dormant, M. Petipa, I. Liska, 2011

J’ai beaucoup dansé La Belle au Bois Dormant pendant mes années à Munich, car le ballet avait beaucoup de succès et revenait souvent au répertoire. Il m’arrivait d’interpréter la Chatte Blanche au dernier acte, dans son petit pas de deux avec le Chat Botté. Voici une vidéo de moi dans ce rôle:

 

 

 

 

 

 

 

 

Au début de l’acte la chatte fait son entrée dans son petit panier, soulevé par quatre grands porteurs qui n’étaient pas des danseurs, mais des figurants. La plupart du temps c’était les mêmes et ils savaient quand rentrer avec le panier sur l’épaule (deux devant et deux derrière) et à quel moment descendre le panier. L’important c’était qu’ils le baissent tous à la fois et à la même vitesse pour que le panier reste horizontal, car je devais en sortir gracieusement, faire un saut de chat vers l’avant et commencer ma petite danse de présentation. Si je voyais qu’il y avait des nouveaux, je leur expliquais bien comment faire et on faisait un essai dans les coulisses avant. Comme la plupart ne connaissaient pas bien la musique, je leur faisais un « tssssssss » juste avant pour qu’ils commencent à baisser le panier au bon moment. Sauf qu’un jour ça n’a pas fonctionné, et les deux de devant on commencé à baisser le panier bien avant ceux de derrière. Impossible de rester assise, même en m’accrochant aux anses! Je suis tombée du panier et j’ai atterri à quatre pattes. On peut dire que j’étais à fond dans mon rôle! Bien entendu je n’ai pas tardé à me relever, mais déjà mes camarades sur scène avaient un fou rire!

7. J’ai été défoncée sur scène

La Fille Mal Gardée, Frederick Ashton, 2012

Mon dernier rôle avec la compagnie fût un poulet dans La Fille Mal Gardée. Mais attention, les poulets ont une danse à eux et sont importants! (en taille). Voici une vidéo de la danse des poulets trouvée sur YouTube:

 

Je sais ça peut paraître un peu triste de danser ça pour terminer 7 années de sacrifice et de dévotion avec le BSB… mais rassurez-vous ce n’est pas pour ça que j’ai été défoncée sur scène! Je suis restée professionnelle jusqu’au bout 😉

Comme vous le voyez sur la vidéo les poulets sont chaudement habillés avec des gros costumes à plumes et des sortes de casques en guise de tête. Les ouvertures sont minuscules, donc on ne voit presque rien et on a du mal à respirer, en plus d’avoir vraiment chaud (surtout en Juillet!). Un jour les costumiers ont dû recoller l’intérieur de mon casque et l’ont fait un peu tard, la colle n’avait pas eu le temps de bien sécher. J’ai enfilé ça et j’ai senti… Ça puait la colle! et j’allais devoir garder le casque pendant presque tout l’acte et pendant la danse, essouflée. Et bien je vous confirme, la colle ça défonce bien. Heureusement que je devais pas faire des prouesses techniques ce jour là!

Et ici se termine mon top 7 🙂 J’espère que vous avez bien rigolé avec mes histoires! N’hésitez pas à partager les vôtres avec moi si vous êtes danseurs, ou à commenter 😉

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Posted by:Lucie

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